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Meung dans l'instant

Meung sur LoirePont Neuf

Extrait du discours d'Alain Le Gallo, commissaire de l'exposition:

Lorsque Philippe Hirsch investit un lieu, ses murs et ses habitants, il affirme vouloir en faire « l’écriture photographique ». Cette ambition, surprenante au premier abord, est pleinement justifiée par sa dernière exposition : il a choisi de représenter ce que tous nous pensions connaître, notre ville – une ville, disons-nous parfois, d’eau, de pierre, et d’art : or la connaissons-nous vraiment ? On est frappé au contraire, à regarder ces photos, par le fait qu’elles ne re-présentent pas notre Loire si familière – à ce que nous croyions du moins : elles nous la présentent comme au premier jour. Qui avait en mémoire cette île dérivant paisiblement sur un bleu si pur, entre le ciel et l’eau ? Qui peut dire avoir vu (je le sais, j’étais là quand l’artiste en a pris, littéralement pris, je veux dire ôté à tout autre témoin de la scène, l’instantané) cette flottille d’ombres chinoises remonter la crépusculaire coulée de métal incandescent qu’est devenu à ce moment le fleuve ? Nous sommes invités à reconnaître au plein sens du mot, à connaître de nouveau, ce fleuve roulant d’inédites ondes aux reflets insoupçonnés. Et ces vieilles pierres que nous aimons dire nôtres, ne les voyons-nous pas entièrement autres, lorsqu’elles affrontent leur orgueil millénaire aux menaces d’un éphémère ciel d’orage ou opposent à ses grisailles des nuances tuilées inouïes, lorsqu’elles allument au cœur de leur structure minérale un carré hypnotique d’intimité lumineuse, lorsqu’elles juchent le front solitaire de notre cher Couté dans une mer de nuages ? Plus encore qu’écrire ces lieux, Philippe Hirsch les récrit. Cela pour les paysages, et l’on dira : oui, mais il y a la couleur, c’est l’art du peintre, il fait chanter le réel avec ses pigments, vieille alchimie où nous pouvons nous reconnaître. Alors voyons ses portraits, qui se refusent de tels moyens. C’est là que la surprise est plus intense encore. Ces relations, ces amis, ces êtres chers que l’on croyait savoir « par cœur », c’est le cas de le dire, il nous en restitue des parts qui nous avaient échappé, parfois même, qu’on croyait être seul à connaître : ce magicien municipal de la technique, le voilà métamorphosé en géant des forges de Vulcain ; ce directeur d’école de musique redevient le virtuose de concert qu’il a renoncé à être pour le plus grand profit de ses élèves ; on aperçoit par-delà tel visage à la beauté ordinairement sereine le tourment, la dureté inquiète du créateur exigeant ; on découvre derrière ces deux ciseleurs de jardins remarquables, ici l’érudit oriental dans son fauteuil d’apparat, là le penseur solitaire en exil des vanités du siècle. Philippe Hirsch traque au fond de tous ces artistes une vérité neuve qu’ils recèlent, ou tentent de celer : en ce sens il fait œuvre de romancier. Mieux, il faut découvrir à travers cette mosaïque de recréations un réseau vital : ces portraits s’inscrivent, s’écrivent dans le paysage qui à son tour les informe, et chacune des figures qu’il saisit ainsi en rapport avec son environnement a contribué à lui donner la clé de la suivante, elles se sont toutes en quelque sorte appelées les unes les autres. Il y a derrière cet ensemble une unité sous-jacente qui nous en dit plus sur notre ville. Oui, une telle photographie participe d’une forme de récriture de l’existant, et Philippe Hirsch est un véritable auteur au sens latin du mot auctor, augmentateur de réalité : il élargit le monde.

Alain Le Gallo

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